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Nicolas Perrot d’Ablancourt

mardi 15 janvier 2013


"La ville de Châlons-sur-Marne, riche en hommes célèbres, peut s’honorer d’avoir donné naissance au XVII ème siècle au premier champenois élu à l’Académie Française.

Dans les minutes de Roussel, notaire à CHÂLONS, en date du 30 août 1596, on trouve un contrat de mariage entre Paul Perrot, Écuyer, Seigneur de la Salle, et Anne DESFORGES, fille de Jehan DESFORGES Écuyer, Seigneur de POGNY, et Jehanne BESCHEFER, demeurant à CHÂLONS. Les différents actes et documents de l’époque nous apprennent alors que les ancêtres de PERROT D’ABLANCOURT, originaires de Champagne et appartenant à la noblesse de robe, avaient embrassé très tôt le parti de la Réforme, et qu’ils possédaient la seigneurie d’Ablancourt, village situé non loin de Vitry.

Nicolas est né le 5 avril 1606 à CHÂLONS. Il semble qu’il soit le second enfant du couple précédemment cité car, dans les minutes de DEBESANCON, notaire, on trouve le 4 juin 1618 le contrat de mariage de Jean JACOBE à VITRY-LE-FRANÇOIS et Marie PERROT, fille de Paul Perrot, Écuyer, Seigneur de la Salle et d’Ablancourt et de Anne DESFORGES demeurant à CHÂLONS-SUR-MARNE. Les registres des protestants, aux greffes du tribunal civil, nous disent que le dimanche 23 avril 1606, Nicolas, fils de Paul PERROT, fut présenté au St baptême par Jean BRICHOT et Suzanne ROBERT femme de M. RAULIN.

Les premières études de Nicolas eurent lieu à SEDAN, où il avait été placé très jeune par ses parents. Dans ce collège, il eut pour maître un des plus célèbres docteurs protestants nommé ROUSSEL. Revenu à CHÂLONS, à treize ans, il y étudia la philosophie et, en 1625, âgé de 19 années, ayant été reçu avocat, il commença à plaider. Conseillé vivement par un de ses oncles, il adjura alors le protestantisme et fut même à "deux doigts" d’embrasser la carrière ecclésiastique. Travaillant beaucoup, étudiant la littérature, les langues, le droit, il alla quelques temps mener joyeuse vie avec l’ami BOILEAU, le célèbre avocat PATRU et un de ses cousins nommé NAIS de MONTGARON.

Brusquement, il quitta le barreau, se détacha du monde et de ses plaisirs pour se retirer dans son château d’Ablancourt où, durant trois années, ne quittant pas ses terres, il étudia la théologie.

 

C’est alors qu’en 1631 il revint sur son adjuration au temple d’HEILTZ-LE-MAURUPT, autre village non loin de VITRY. Gagné par ses craintes, quant aux suite de son acte, il part très vite en HOLLANDE. Là, il vécut un an à LEYDE en compagnie d’un très célèbre érudit qui s’appelait SAUMAISE et il apprit avec lui l’hébreu. Finalement, s’ennuyant en Hollande, il gagna l’Angleterre, y resta plusieurs mois et revint à PARIS : on était alors en 1633 et il avait 27 ans. Dans la capitale, il fréquentait les savants, les beaux esprits, les érudits et se lia à eux. Durant les années qui suivirent, on le vit en compagnie des lettrés, des artistes et des hommes de sciences. Il fréquentait aussi la cour du Grand Condé, très lié avec la Moussaye et Colligny. Avec une réelle gaieté et une brillante conversation, il avait l’art de mêler sa sérieuse instruction et son immense savoir à des propos futiles et enjoués. Très en vue à l’époque, aussi bien dans l’entourage de la fort belle duchesse de Longueville que dans les milieux littéraires fascinés par ses connaissances, écrits et surtout traductions.

 

Il entra à l’Académie Française en 1637, il avait alors 31 ans. La "Grande Dame du Quai Conti", elle, était âgée de trois années et les premiers académiciens français étaient encore presque tous dans leur fauteuil ; il y avait parmi ces premiers illustres : le chancelier SEGUIER, CONARD, l’Abbé de BOISROBERT, l’Abbé de CERISY, François MAYNARD, Claude DE L’ESTOILE, Guez DE BALZAC, le marquis DE RACAN, VAUGLAS, VOITURE …. et beaucoup d’autres grands esprits.

Nicolas PERROT D’ABLANCOURT succède, au XX ème fauteuil, à HAY DU CHASTELET, mais l’illustre compagnie ne le conserve pas longtemps, tout au moins à Paris, car bientôt il tomba gravement malade et quitta définitivement cette capitale où il venait tant de se plaire. Ayant renoncé à l’aimable société (tout en restant académicien), il se retira dans sa terre d’Ablancourt et ne réapparut plus à Paris qu’à de rares intervalles pour la surveillance de l’impression de ses ouvrages.

Ayant une connaissance très profonde des langues anciennes, de l’espagnol, de l’italien et de l’hébreu auxquels s’ajoutait celle de la littérature, de la théologie et du droit, PERROT D’ABLANCOURT aurait pu laisser de nombreux écrits, il n’en fut rien, il reste le célèbre traducteur que l’on sait. Avec sa grande facilité de plume et de parole, il affectait de ne rien vouloir écrire disant qu’il n’était prédicateur, ni avocat, que les ouvrages d’histoire et de politique étaient déjà trop nombreux. Il ne saurait mieux faire que de traduire de bons livres au lieu d’en composer de mauvais.

Parmi les savants et hommes de lettres français et étrangers auxquels Louis XIV accorda des gratifications, on trouve Nicolas Perrot D’ABLANCOURT, avec cette phrase : "au Sieur PERROT D’ABLANCOURT bien versé dans les lettres et principalement dans les langues … 150 livres". À cette occasion, PERROT écrivit le 7 juillet 1664 une lettre de remerciement à COLBERT. Il faut dire que, grâce à COLBERT, il faillit de très peu, quelques années auparavant, être nommé historiographe du roi. Déjà PERROT avait pris des dispositions pour revenir habiter à Paris afin d’être plus à la portée des instructions nécessaires, lorsque le ministre précise au roi que Perrot D’ABLANCOURT était protestant. Le roi précisa qu’il ne voulait pas d’un historien qui soit d’une autre religion que lui, et lui retira ce titre d’historiographe, mais il lui laissa la pension qui lui était attachée et qui s’élevait à 11 000 écus. Il la toucha jusqu’à sa mort.

Les traductions de PERROT D’ABLANCOURT, qui comprennent principalement les œuvres de CICERON, MINUTIUS FELIX, LUCIEN FRONTIN, TACITE, THUCYCINE CESAR et ARRIEN, sont de monuments littéraires. Si célèbres au XVII ème siècle, on les appelait pourtant les belles infidèles parce qu’il arrivait souvent à leur auteur de sacrifier le sens littéral du texte à une certaine élégance de l’écriture ; et si de nos jours on ne les lit plus guère (sauf peut-être quelques érudits), elles ont marqué l’histoire de la langue française.

PATRU, qui écrivit la vie de Nicolas PERROT D’ABLANCOURT, nous dit que l’homme était de grande taille, le front élevé surmontant un visage plein avec de grosses lèvres. Il ajoute que sous des yeux gris fortement enfoncés, lorsqu’il parlait, on retrouvait une certaine ressemblance avec LUTHER. PATRU était un excellent catholique et, au nom de l’amitié qui le liait avec PERROT D’ABLANCOURT, il faisait des efforts pour se persuader que, malgré le retour de ce dernier au protestantisme, il mourrait "bon catholique au nom de Dieu".

Or, PERROT D’ABLANCOURT mourut protestant à Ablancourt le 17 novembre 1664. Dans leur histoire de l’Académie Française parue en 1858, PELISSON et D’OLIVET écrivent : "on garde dans la bibliothèque du roi une copie du testament de Monsieur D’ABLANCOURT daté du 8 octobre 1864, et par conséquent antérieur de 44 jours à sa mort. Joignons à cela le récit bien circonstancié de Monsieur PATRU et nous verrons si l’on peut, avec quelque sorte de vraisemblance, accuser Monsieur D’ABLANCOURT d’avoir volontairement abrégé ses jours, comme l’on dit premièrement dans le Ménagiana et puis dans une infinité de mauvais livres. Mais lorsqu’une fois quelque sottise a été imprimée, c’est assez pour qu’elle soit éternellement répétée par de misérables compilateurs".

C’était effectivement une sottise, PERROT était mort dans son château, de mort naturelle. L’abbé de REAUX, le frère de TALLEMENT DE REAUX composa alors l’épitaphe suivante :

L’ILLUSTRE D’ABLANCOURT REPOSE EN CE TOMBEAU :

SON GÉNIE À SON SIÈCLE SERVIT DE FLAMBEAU.

DANS SES ÉCRITS FAMEUX TOUTE LA FRANCE ADMIRE

DES GRECS ET DES ROMAINS LES PRÉCIEUX TRÉSORS.

À SON TRÉPAS ON NE PEUT DIRE

QUI PERD LE PLUS DES VIVANTS OU DES MORTS.

CHÂLONS-SUR-MARNE a honoré depuis longtemps la mémoire de l’illustre académicien né en ses murs en donnant à une artère de la cité le nom de "rue Perrot d’Ablancourt" et très récemment un établissement scolaire de la ville a été nommé "Collège Perrot d’Ablancourt".

Le château d’ABLANCOURT, situé en bordure d’une petite rue de ce charmant village, conserve de très beaux bâtiments dont une tour ronde coiffée en poivrière. En 1304, Gérard D’ABLANCOURT, écuyer, était bien connu. En 1978, le château appartient toujours aux descendants de PERROT D’ABLANCOURT. Ceux-ci, me recevant un dimanche de printemps, me firent l’honneur de leur belle demeure. Nous parlâmes bien sur de l’illustre ancêtre en faisant quelques pas dans les jardins et autour du château. La noble propriétaire me dit : "voyez-vous, PERROT est enterré là, au pied de la tour ronde, on ne sait pas exactement où ! mais cela ne fait rien, nous ne cherchons pas à savoir, et le laissons reposer en paix…"."

Texte de François VEILLERETTE, Lauréat de l’Académie Française.